
Gallimard 2016 - 227 pages - août 2016
L'histoire commence par le meurtre de deux enfants par leur nounou. Une scène assez horrible, que j'appréhendais. Elle ne dure heureusement pas trop longtemps. Puis, nous remontons le temps pour comprendre ce qui a bien pu se passer pour que la nounou en arrive là. Nous assistons tout d'abord aux recherches de la perle rare. Elle se présente sous les traits d'une jeune femme blonde qui a de bonnes références et paraît bien sous tous rapports. Très vite, les parents se félicitent de leur choix. Leur nounou, véritable Mary Poppins, est parfaite et suscite l'envie de leurs amis. Il faudra attendre quelques mois avant qu'un malaise ne s'installe et aille crescendo.
Si le rapport employeur-employé est intéressant à analyser dans ce contexte particulier de la garde d'enfant à domicile, j'ai trouvé que l'auteur allait trop loin dans le sensationnel pour que l'histoire soit crédible. Pour tuer deux enfants et se donner la mort ensuite, il faut avoir avoir basculé dans une forme de folie. S'il est très important de ne pas se tromper en choisissant une nounou, je pense pas que le risque le plus important soit d'embaucher une déséquilibrée mentale (surtout quand elle a des références, comme c'est le cas ici). En revanche, il existe un risque de tomber sur une personne qui néglige ou maltraite les enfants parce qu'elle n'est pas faite pour cela. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure dans ce roman.
J'ai vu dans cette histoire une démonstration visant à prouver que les parents ont une responsabilité dans ce qui arrive, parce qu'ils n'ont pas voulu voir que la nounou n'allait pas bien. Il est vrai que la relation n'était pas saine et qu'ils auraient dû se méfier davantage mais quand on a le nez dans le guidon, fatigué et stressé, il est parfois difficile de prendre du recul pour analyser une situation. Les enfants étaient attachés à leur nounou et recruter quelqu'un d'autre, c'était peut-être prendre le risque de tomber sur pire (on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne). Ils ne pouvaient pas, bien entendu, imaginer une telle tragédie. J'ai du mal à leur jeter la pierre et notamment à cette mère qui essaye de mener de front sa carrière professionnelle et la maternité.
Il y a un autre aspect du roman qui m'a dérangée. L'auteur sous-entend que les parents auraient dû s'intéresser aux conditions de vie de leur employée de maison. Mais quid du respect de la vie privée ? On ne peut pas à la fois leur reprocher d'avoir été trop proche de la nounou et pas assez. Par ailleurs, lorsque l'on a les moyens d'embaucher une nounou à domicile, cette personne a bien souvent un statut social moins élevé que le sien. Une jalousie peut naître de cette situation mais les parents n'y peuvent pas grand chose sauf s'ils ne paient pas leur employée au tarif en vigueur. Je n'ai pas eu l'impression que c'était le cas ici. L'employée faisait largement plus que ce qui lui était demandé mais de sa propre initiative.
C'est un livre prenant, bien construit, très fluide dans la narration. Je lui reconnais beaucoup de qualités littéraires (il n'a pas eu le Goncourt pour rien) mais vous l'avez compris, il m'a dérangée et interpellée. Si je me suis mise dans la peau de ces parents, c'est peut-être parce que je sais à quel point il est difficile de concilier vie familiale et professionnelle quand on a un travail prenant. Je ne considère pas que ces parents soient fautifs mais plutôt qu'ils ont été manipulés et victimes d'une grande malchance.
Plutôt que de culpabiliser les parents, j'aurais préféré que l'auteure mette en cause notre société qui n'est pas capable d'organiser des modes de gardes adaptés aux cadres et sûrs (de type crèches). Je pense également que les entreprises françaises ne tiennent pas suffisamment compte de la vie de famille de leurs salariés, notamment des cadres. Les scandinaves sont beaucoup mieux organisés que nous, par exemple.
Mon billet est très long, mais le sujet me tient à coeur.
Un roman dérangeant, sans nul doute, mais pas pour les raisons que j'imaginais avant de l'ouvrir.
Ce roman vient d'obtenir le Prix Goncourt 2016. Bravo à Leila Slimani.

Challenge rentrée 2016 11/18